Six mois après – DeepSeek a-t-il vraiment marqué un tournant ?
Par Andrew Williams, Directeur des investissements chez Schroders
En janvier dernier, la société chinoise DeepSeek a lancé un modèle d’intelligence artificielle qui a ébranlé une conviction dominante : les dépenses massives des « Magnificent Seven » américains ont créé un fossé infranchissable. DeepSeek a démontré qu’il est possible de concevoir une IA de pointe avec des puces moins puissantes, moins d’énergie et bien moins de capital initial.
Cette annonce a provoqué la plus grande destruction de valeur en une journée pour une entreprise. Le marché a effacé 590 milliards de dollars de capitalisation chez Nvidia, le perdant le plus visible, avec une chute de 17 % le 27 janvier. Les groupes chinois ont déjà bouleversé d’autres secteurs, comme les véhicules électriques ou le solaire. Était-ce le signe qu’ils s’attaquent désormais à l’IA ?
Un proverbe persan dit : « La une d’aujourd’hui emballe le poisson de demain ». Le marché, peu enclin aux métaphores, a pris l’avertissement au pied de la lettre. Dès le lendemain, DeepSeek était classé « affaire classée ». Nvidia a rebondi et, deux semaines plus tard, avait effacé toutes ses pertes. Le 27 janvier n’aurait été qu’un accident de parcours.
Que représentent 4.000 milliards de dollars aujourd’hui ?
Depuis, beaucoup de choses ont changé. Pourtant, au deuxième trimestre, la dynamique des « Mag7 » est restée intacte. Nvidia a gagné 45 % en trois mois et franchi début juillet la barre des 4.000 milliards de dollars de capitalisation. Rappelons l’écho médiatique lors du passage d’Apple à 1 000 milliards en 2019. Nous vivons désormais dans une autre dimension.
Cela équivaut à l’ensemble du marché actions du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne ou de l’Inde. C’est aussi plus de la moitié de celui du Japon. Autre comparaison : après avoir acheté l’intégralité du secteur mondial de l’énergie, il resterait encore 400 milliards, de quoi peser sur celui des matériaux.
Pourquoi cet élément est important ? Parce que les plus grosses capitalisations ne sont presque jamais les meilleurs investissements. À long terme, parier sur les géants s’avère un piètre choix. Le cycle de la « destruction créatrice » rend leur domination difficile sur la durée. D’où la meilleure performance, sur longue période, des indices équipondérés par rapport aux indices pondérés par capitalisation.
Les récits changent, les marchés évoluent, et les gagnants d’hier deviennent les perdants d’aujourd’hui. Pourtant, la décennie écoulée a fait exception. L’essor des « Mag7 » a concentré les marchés mondiaux à un degré inédit, encore accentué après le Covid et l’explosion de l’IA. Cette concentration dépasse désormais celle du pic de la bulle internet en 2000.
Magnifiques et malins ? Malins et magnifiques ?
En clair, le marché semble sûr de connaître les vainqueurs structurels du futur. Les Mag7 apparaissent comme l’unique jeu possible, resserrant à l’extrême le leadership boursier. Conséquence : suivre un indice, jadis synonyme de diversification et de moindre risque, ne l’est plus aujourd’hui.
Faut-il alors invoquer les célèbres quatre mots : « This time is different » ? » Différent, oui, mais pas comme en 2000. À l’époque, la bulle reposait sur des promesses de profits jamais réalisées. L’envolée actuelle repose, elle, sur des résultats bien réels et en forte croissance. Mais – et c’est un « mais » essentiel – la valorisation compte toujours.
Le marché actuel ressemble davantage à la bulle des « Nifty Fifty » des années 1970 qu’à celle des « dotcom ». À l’époque, ces cinquante valeurs se payaient 42 fois les bénéfices, plus du double du S&P 500. Elles affichaient des croissances exceptionnelles et tout le monde pensait que cela durerait. Les valorisations extravagantes semblaient justifiées. Mais non : malgré des profits conformes aux prévisions, les cours se sont effondrés car les prix de départ étaient trop élevés.
Peu importe la puissance de la croissance, la qualité du modèle ou la promesse de la technologie : une excellente entreprise n’est pas toujours un bon investissement. Car le prix compte. Toujours.
Faire la paix avec son « Fear of Missing Out »
Que doivent faire les investisseurs ? Accepter cette peur de rater le coche, cesser de raisonner en trimestres, et ne pas céder à l’air du temp. L’objectif reste de protéger et de faire fructifier le capital sur le long terme. La concentration actuelle est inédite. Même si elle n’était que « très forte », l’histoire montre que l’entassement sur un segment étroit ne finit jamais bien.
Cela s’est produit avec les Nifty Fifty dans les années 1970. Avec le Japon dans les années 1980. Avec la tech dans les années 1990. Et nous n’avons aucun doute que le train de l’IA déraillera un jour, tout aussi violemment. Nous ignorons le déclencheur, mais une certitude demeure : aucune entreprise, aussi exceptionnelle soit-elle, n’est à l’abri de devenir un mauvais investissement au mauvais prix.
Chaque génération se croit plus avisée que la précédente. Facile, en relisant les excès des années 1970, 1980 ou 1990, de sourire : « À quoi pensaient-ils ? » Les investisseurs d’aujourd’hui sont-ils plus intelligents ? Rien ne le prouve vraiment quand on observe la configuration actuelle des marchés.
La bonne nouvelle, c’est que cette constance du comportement humain fonde la solidité de l’investissement « value ». Ben Graham, père fondateur de la discipline, le rappelait à la fin de sa carrière. Interrogé sur ce qu’il avait retenu d’une vie consacrée aux marchés, il résuma en une phrase, d’une actualité brûlante : « Plus ça change, plus c’est la même chose. »


















































































































































































































































































































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